La ligue des auteurs professionnels, une réponse suffisante ?

Le 6 septembre dernier s’est formée une association entendant défendre la cause des auteurs dans un environnement économique et social de plus en plus instable pour ces derniers. La ligue des auteurs professionnels, c’est son nom, souhaite notamment casser le mythe des auteurs « privilégiés » par le simple fait qu’ils exercent ce que beaucoup ne considèrent pas comme un « vrai métier », l’assimilant à une « passion » pour laquelle nous serions supposément en euphorie permanente lorsque nous la pratiquons. L’association souhaite être à la pointe de débats concernant la reconnaissance des auteurs à travers la revendication d’un statut social spécifique ainsi que l’amélioration générale de leurs rémunérations.

De prime abord, rien à y redire de mon point de vue d’auteur débutant, non ? Effectivement, la nécessité d’un statut d’auteur me semble évidente ; j’ai d’ailleurs été très étonné en découvrant qu’il n’existait rien de tel lorsque je m’étais lancé dans l’aventure de l’auto-édition… Les auteurs sont dans un néant juridique au niveau de leur activité ; ni indépendants, ni entrepreneurs, ni salariés et administrativement liés à leurs éditeurs pour la moindre broutille. Cela ne peut pas durer. Un tel statut va non seulement offrir une légitimité aux auteurs, mais en plus, en toute logique, les rendre plus autonomes. Et je ne peux que m’en réjouir et soutenir la ligue sur ce point.

L’essentiel de mon propos va cependant porter sur le combat que souhaite mener cette association au niveau des rémunérations, en particulier sur le domaine me concernant : les livres. Ce n’est officiellement dit nulle part, mais les diverses réactions que j’ai pu observer jusqu’à présent tendent à me faire croire que la ligue veut porter cette question très délicate dans le secteur traditionnel du livre.

J’entends par traditionnel la chaîne du livre classique : auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, diffuseur et enfin libraire. En opposition à celle que je nommerai dans cet article, faute de meilleur terme, la chaîne numérique : auteur, vendeur.

Les faits sont durs, mais ce sont les faits.

Mettons les choses au clair d’emblée : je n’ai que peu d’espoir de voir la filière classique se relever de la crise qu’elle subit actuellement. Quelle crise, risquez-vous de demander ? Le simple fait que le chiffre d’affaires du secteur est en baisse constante depuis 2007. Plus de dix ans. Un triste constat que je tire de données très officielles, notamment du Guide des auteurs de Livres 2017 rédigé par le Conseil National du Livre, la Fédération Interrégionale du Livre et de la Lecture ainsi que la Société des Gens de Lettres.

De plus, la Ligue des Auteurs souligne elle-même ces données inquiétantes. De fait, j’ai bien du mal à voir comment celle-ci peut espérer une amélioration en agissant simplement au niveau des auteurs. S’il s’agit de réclamer une plus grosse part du chiffre d’affaires de l’industrie pour ceux-ci, autant cela fait sens au regard de la proportion ridicule que touchent la plupart des auteurs, autant espérer que les autres acteurs, eux aussi touchés par la crise, vont céder sur ce point me paraît illusoire.

Additionnellement, il y a une absence de remise en question et d’analyses de la situation qui est assez frappante. Une tendance continue depuis dix ans, et personne pour se demander s’il n’y aurait pas un phénomène particulier à l’œuvre ? Tout ce que j’entends dire à ce sujet, c’est que les gens ne lisent plus ou alors qu’il y a trop de titres en vente pour un marché restreint. Pourtant les éditeurs s’acharnent à sortir de plus en plus de titres… Qu’espèrent-ils donc ? Quelle est leur vision à long terme ? En ont-ils seulement une ?

J’ai peine à croire que de telles entreprises n’aient pas au moins un semblant d’idée de leur direction sur le marché. S’ils ne disent rien, c’est donc qu’ils ont probablement en tête l’idée de précariser encore plus les auteurs, chaînon le plus faible en pouvoir de négociation, pour au moins se maintenir à flot. Le tout couplé à une stratégie d’hameçonnage de masse sur le marché pour récupérer le maximum de titres rentables, éliminant au passage la portion de visibilité réservée aux nouveaux talents. C’est, pour le moment en tout cas, la seule hypothèse qui semble correspondre à mes observations. Le fait serait donc que les éditeurs, déjà peu disposés à payer leur dû aux auteurs, auraient jeté ces derniers en pâture au tout puissant marché pour survivre. Ce qui préfigure de très grosses difficultés pour la Ligue d’obtenir quoi que ce soit de la part des éditeurs.

Du mauvais côté de l’histoire.

Ces faits étant énoncés, revenons donc sur la viabilité de la chaîne traditionnelle. J’ai affirmé plus haut ne pas trop y croire, pour des raisons que nous allons aborder ici. J’ajoute que ce qui va être exposé ici n’est que mon avis, basé certes sur quelques faits, mais n’en reste pas moins construit que par mes propres expériences. À prendre donc avec précaution.

Si la crise du monde littéraire commence en 2007, ce n’est pas par hasard. C’est dans le même laps de temps que la taille du parc ADSL en France devient massivement majoritaire, donnant ainsi accès à des débits raisonnables à la plupart de la population. Ainsi qu’aux nombreuses nouvelles formes de divertissement en ligne. Forums, réseaux sociaux, jeux vidéos, musique, et dans une certaine mesure films et séries plus ou moins légalement (on ne va pas se voiler la face). Youtube commence à devenir un hôte majeur pour les vidéastes amateurs, qui produisent très souvent du contenu basé sur les jeux vidéos. Twitter pousse ses premiers piaillements de poussin. Facebook a déjà quelques années, et fait tranquillement croître sa base d’utilisateurs. Amazon, librairie en ligne à l’origine, se diversifie tout en pestant contre les conditions imposées par les éditeurs, faisant naître la rumeur tenace que l’américain voudrait leur peau pour tous les bâtons qui avaient été mis dans ses roues. Steam surfe sur son pic de popularité auprès des joueurs tant en tant que développeur que vendeur de jeux vidéos en ligne. Teamspeak et Mumble deviennent les logiciels favoris de ceux qui se réunissent en ligne le soir pour discuter entre eux par VoIP.

Le livre s’est soudainement retrouvé en concurrence avec ces nouveaux médias pour l’attention des gens, particulièrement des jeunes pour qui l’utilisation de ces nouvelles technologies était l’apogée de la classe et leur permettait de se distinguer de leurs parents ringards. La chaîne du livre a d’abord haussé les épaules face au phénomène des NTIC, considérant que les livres bénéficiaient d’un statut culturel unique et ne sauraient donc être inquiétés par cet « Internet ». Ils ont ainsi reproduit la même erreur que les autres industries culturelles avant elle (le cinéma et la musique notamment) ; mais si ces dernières ont plus ou moins réussi à prendre le train numérique au dernier moment, les éditeurs de livres ont encore beaucoup de mal avec. En témoigne la relativement récente interview du PDG de Hachette dans laquelle ce dernier qualifie le livre numérique de « produit stupide ».

Et nous en sommes aujourd’hui là, avec un monde de l’édition qui s’accroche au passé et tente de survivre, les auteurs étant les premières victimes de cette politique de l’autruche. Une politique dont on peut voir l’absurdité lorsque, parfois, l’on croise en ligne un livre numérique vendu plus cher que sa version physique, déjà peu abordable. Une augmentation des prix qui est aussi l’œuvre des éditeurs, pour probablement tenter de contrer la baisse du chiffre d’affaires. Mais là encore, une politique complètement à contre-courant des réalités : qui peut se permettre de payer un livre neuf à 25 € après la crise de 2008 ? Et avec le pouvoir d’achat stagnant au mieux, fondant comme neige au soleil au pire ? C’est absurde.

Comme un automate dans ton travail.

Mais pourquoi s’être égaré à ce point ? Là encore, je ne peux que spéculer. Je ne vais cependant pas m’arrêter à la vision caricaturale de l’éditeur trop arrogant pour voir arriver la vague numérique. Car ladite vague a pris beaucoup de monde de court ; il faut dire qu’avec des noms aussi vagues tels que « Nouvelles Technologies de l’Information et des Communications », « Internet » et « le Web », il n’est pas facile, pour qui n’est pas versé dans l’art obscur de l’informatique, de savoir à quoi ils correspondent concrètement.

Au niveau conceptuel le plus basique, un ordinateur peut être considéré comme un robot à traitement d’informations. Dit comme cela, on comprend plus aisément la fonction de l’engin : appliquer des opérations diverses sans l’aide d’un humain sur des informations. De même, on peut simplifier la description d’Internet en robot à transmission d’informations. Dans les deux cas, l’interaction avec un humain se limite à la définition des données à traiter et du traitement à appliquer ou bien de la définition des données à transmettre. Rien de plus. L’ordinateur se charge du traitement en fonctions de son programme, et les millions de routeurs et de kilomètres de câbles et de serveurs qui composent le Web se chargent d’acheminer l’information à qui de droit. Plus besoin d’un humain pour faire une mise en page, par exemple. Les traitements de texte font ça tout seuls. Plus besoin d’un autre pour transporter les volumineux livres d’un point à un autre, le Net s’en charge tant que l’information du livre a été numérisée. Plus besoin d’un vaste local et de faire du stock pour les points de vente, la location d’un serveur hébergeant un site de vente en ligne dans un centre de données fait amplement l’affaire pour une fonction similaire.

Là où je veux en venir, c’est qu’à l’instar des ouvriers, le monde des livres s’est fait remplacer par des robots à son insu. Des robots qui n’avaient pas la même forme que les gros bras métalliques soudant de la tôle à la chaîne qui sont imprimés dans nos esprits lorsque l’on pense à un tel concept. Et qui ont donc dupé pas mal de monde sous leur masque de cristaux liquides et de silicium, prenant de court des industries entières dès que ces machines ont été en mesure d’exprimer leur potentiel. Et avant que livre ai pu réaliser ce qu’il se passait, d’autres types divertissements ont foncé s’établir dans ce nouveau milieu, jeux vidéos en tête. Et popularité de ces nouvelles technologies aidant, elles et les divertissements qu’elles pouvaient offrir ont peu à peu éclipsé le livre.

Et si la filière tout entière ne se remue pas un peu pour reprendre les choses en main, les livres de demain risquent fort de ne plus être qu’appelés bêtement des fichiers. Les livres ne sont qu’information imprimée sur un support physique, et cette même information peut très bien se passer de ce support à un coût bien moindre à l’ère numérique. La question n’est pas de savoir si cela arrivera, mais quand, et ce que peut faire l’industrie du livre pour sauver ce qui peut l’être avant l’échéance fatidique.

Des opportunités alternatives pour les créateurs.

Ce constat apocalyptique pourra sans doute passer pour très exagéré au vu des parts de marché actuelles du livre numérique, presque non existant par rapport au physique. Mais j’ai la certitude que cela viendra, sous une forme ou une autre. Après tout, le réflexe dès que l’on ne connaît pas quelque chose aujourd’hui n’est plus d’aller à la bibliothèque ou la librairie pour se procurer un livre traitant de l’objet en question, mais de faire une recherche Google sur son PC ou smartphone. L’image d’objets de savoir caractérisant l’intelligence est sérieusement écornée pour les livres de nos jours. Et derrière cette image, c’est également sa fonction d’objet de savoir et de divertissement qui en souffre.

Je doute donc très fortement des capacités de la filière traditionnelle à bien comprendre les enjeux et à agir en conséquence. Il se peut cependant bien que je me trompe sur toute la ligne, et quelque part au fond de moi, je l’espère un peu. Après tout, l’avantage de cette filière est qu’elle permet aux créateurs comme moi de se concentrer uniquement sur la création et non d’avoir à s’improviser démarcheur, correcteur et commercial.

Mais d’un autre côté, si les auteurs sont poussés vers ces disciplines qui ont plus de reconnaissance, cela pourrait bien agir en faveur de la reconnaissance des métiers de création comme de « vrais » métiers par le grand public…

C’est pourquoi je souhaiterai que la Ligue des Auteurs Professionnels ne mette pas tous ses œufs dans le même panier et fasse aussi bien des actions du côté des éditeurs pour les forcer à s’adapter et à respecter les auteurs, que du côté du « nouveau monde » numérique où beaucoup d’auteurs sont tenté par l’aventure de l’auto-édition, mais peu d’entre eux parviennent à s’en sortir ; ce pour l’intérêt de tous.

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